TRAVAILLEURS DÉTACHÉS
-LES DESSOUS D’UNE EXPLOITATION-
LAURÉAT BOURSE ROSENTHAL 2022
Une enquête en deux épisodes d’Hélène SERVEL
Réalisation Tifenn HERMELIN & Vincent DECQUE
Volet 1 : leurs bras pour nos assiettes(41’)
Plaine de la Crau, entre la Camargue et la chaîne des Alpilles.
Au moment des récoltes, aux abords des exploitations et dans les villages
environnants, on croise la présence discrète de centaines d’Equatorien.nes,
Sénégalais.es, Marocain.es. Ici, entre Arles, Marseille et Avignon, s'étend une
des plus grosses enclaves agro-industrielles d'Europe. C’est là que pousse le
gros de la production maraîchère et fruitière française. Des fruits et des
légumes par tonnes, plantés, entretenus et ramassés par environ 5000
travailleurs.ses étranger.es, recruté.es directement en Andalousie.
« Les ouvriers, ils les appellent des
‘’packs’’. Un pack, c'est une unité.
Dix packs arrivent ce soir, dix autres
repartent demain matin... ».
Emmanuelle Hellio, sociologue.
Profitant de la législation sur le travail détaché au sein
de l’UE, des entreprises se sont spécialisées dans le déplacement de
travailleur.ses, “mis à disposition des exploitations agricoles locales.
Affrètement des travailleurs par bus depuis l’Espagne, réseau de transport
local, hébergements collectifs à proximité des exploitations… C’est toute une
logistique qui est mise en place.
Terra Fecundis, agence d’intérim pionnière en la matière,
est dans le viseur de l’inspection du travail depuis une dizaine d’années. En
2015, l'Office central de lutte contre le travail illégal du ministère de
l’Intérieur produit un rapport qui décrit de manière minutieuse l’organisation
de l'entreprise de détachement. On y apprend l’organisation mafieuse, la fraude
au détachement, la fraude à la Sécurité Sociale française en bande organisée à
hauteur de 112 millions d’euros. Les fondateurs ont bien compris les rouages de
la loi et se sont engouffrés dans les failles du droit européen pour dégager
plusieurs dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires chaque année.
« Tu vois comment on était entassés dans les chambres ? On
était dans des chambres à 6 ou 7 lits Pas d'hygiène, la nourriture par terre,
l'eau pas recommandée. Il faut se lever de très bonne heure et faire des kilomètres
pour aller rejoindre les champs.” El Hajji, travailleur sénégalais.
Les scandales sont nombreux, anciens et trop peu racontés.
Dans les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, les agriculteurs ont massivement
recours à ces travailleur.ses. Certains d’entre eux, poids lourds de l’économie
agricole locale, dépendent entièrement de cette main-d’œuvre. Les conditions de
travail abusives, les mauvais traitements et la fraude sont légion. Malgré
quelques rares procès intentés par des travailleur.ses, ces entreprises
continuent d’agir en toute impunité, dans un environnement hostile et agressif.
Celles et ceux qui s’obstinent à y mettre leur nez font face à des menaces,
voire à de la violence physique.