TRAVAILLEURS DÉTACHÉS
-LES DESSOUS D’UNE EXPLOITATION-
LAURÉAT BOURSE ROSENTHAL 2022
Une enquête en deux épisodes d’Hélène SERVEL
Réalisation Tifenn HERMELIN & Vincent DECQUE
Une production du studio ECRAN SONORE
Volet 2 : Omerta-Sous-Serre ( 31 ‘ )
Il aura fallu qu'un travailleur meurt de soif pour que la
justice se penche sérieusement sur le sujet.
Inspecteurs du travail intimidés, violences contre des
journalistes, craintes chez les agriculteurs voisins. Et travailleur.ses
réduit.es au silence. Dans ces conditions,
la parole des premier.es concernées est difficile à recueillir. Pourtant, la
situation est connue d'un bout à l'autre du territoire. Un « secret public »
que certain.es tentent de mettre à jour.
Les conditions de travail auxquelles sont exposés les
ouvriers mènent régulièrement à des accidents du travail graves, voire à la
mort, dans un silence assourdissant. Les très rares procès qui sont intentés
sont interminables, ils se déroulent dans l’indifférence la plus totale et
aboutissent à des impasses.
« Qui veut travailler dans ces
conditions ? Eux ils travaillent
comme des esclaves, et toi, tu veux
travailler comme un être humain ! »
Lucia, travailleuse
équatorienne.
Au niveau local, comme au niveau national, les enjeux
économiques et politiques sont très importants. La réputation agricole du
département et les 950 millions d’euros qu’il dégage chaque année sont en jeu.
Par extension, celle de la France comme grande nation agricole au niveau
mondial. Pourtant, c’est bien sur ce silence autour de l’exploitation de la
main-d’oeuvre étrangère que reposent le système agricole local et sa prospérité
depuis plusieurs dizaines d’années. Au moment où il est question de titres de
séjour pour des travailleurs étrangers dans des métiers en tension, les conditions
de travail ne sont que très peu évoquées.
« Toutes ces choses-là, on veut pas les
dire.
C'est une réalité qui est quand même
méchante ».
Peter, agriculteur.
Les recherches sur ces questions ne sont pas simples. Les
anecdotes de coups de pression, nombreuses. Dès notre arrivée sur le terrain,
en 2018, nous nous faisons poursuivre en voiture, et menacé.es. Nos relais
locaux s’époumonent : « N’y allez pas, vous allez vous faire rouler dessus »! A
l’automne 2020, Hélène Servel est agressée avec l’équipe d’Envoyé Spécial par
un agriculteur au volant de son pick-up. C'est un des plus gros propriétaires
terriens de France, le plus gros producteur de salades d'Europe. Cette violence
contre les journalistes s’exerce aussi contre d’autres agriculteurs, contre
l’inspection du travail. Elle n’est qu’une des manifestations de la violence
régulière qui traverse le territoire et le milieu agricole local. Et face à
laquelle les travailleur-ses sont en première ligne. Localement, malgré les
difficultés et la chape de plomb, certains relais existent : appui juridique,
financier, veille politique, cours de français… Ils et elles tentent de
s’organiser et de faire bouger les choses, comme ils peuvent.