Pertes et profits de la diplomatie taïwanaise
APR 01, 2023
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D'un côté, la Chine, deuxième puissance mondiale. De l'autre, Taïwan, qui ne veut pas devenir une région chinoise. Et qui, pour exister sur la scène mondiale, a besoin d’alliés. En tournée en Amérique centrale, la présidente Tsai Ing-wen va plus que jamais devoir rassurer et cajoler deux petits pays, le Bélize et le Guatemala, qui sont les derniers États de la région à reconnaître officiellement l'existence de son pays.

Il se murmure qu’un gros chèque serait passé par là… Dix milliards de dollars. Voilà le prix du Honduras qui a retourné sa veste quelques semaines avant le voyage de Tsai Ing-wen en Amérique centrale. Nouer des relations diplomatiques avec la Chine et couper ses liens avec Taïwan, au jeu de la diplomatie du chéquier, les autorités chinoises sont imbattables. Et leur stratégie fonctionne ! Petit à petit – Costa Rica en 2017, Salvador en 2018, Nicaragua en 2021, Honduras en 2023 –, les alliés de Taïwan quittent le navire. Et, face au rouleau compresseur chinois, on en vient même à se demander ce qui les retient. Quel discours Tsai Ing-wen va-t-elle bien pouvoir tenir aux dirigeants du Bélize et du Guatemala pour les convaincre de rester dans le giron taïwanais ?

« En gardant un lien diplomatique avec Taïwan, ils assurent aussi un lien très fort avec les États-Unis, observe Jean-Yves Heurtebise, maître de conférences à l’Université catholique de Fulan, à Taïwan. Quand un pays comme le Honduras fait volte-face ou reconnaît la République populaire de Chine, il peut s'attendre à recevoir moins de soutien par ailleurs des États-Unis et, malgré tout, il y a aussi pour eux une forme de vitrine diplomatique et démocratique. En restant du côté de Taïwan, on manifeste son soutien à la démocratie, on manifeste son soutien à un régime politique ouvert. Pour un dirigeant de l'opposition, quand le gouvernement se place du côté de la Chine, il sait que sa représentativité démocratique va être menacée. Le lien entre un pays qui reconnait officiellement Taïwan et, à l'intérieur du pays, le degré de démocratie, et donc le degré de possibilité pour l'opposition de continuer à exister, c'est quelque chose qui est presque prouvé empiriquement. »

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Il y a cinquante ans, 71 pays reconnaissaient l’existence souveraine de Taïwan ; ils ne sont plus que 13 aujourd’hui. Mais le diable se niche dans les détails. Penchez-vous sur l’activité diplomatique taïwanaise, et vous constaterez que presque chaque semaine, une délégation étrangère est reçue à Taipei. Il y a quelques jours, ce sont 150 personnalités tchèques qui ont fait le déplacement. Et c’est symptomatique, souligne Jean-Yves Heurtebise. Depuis trois ou quatre ans, à mesure que certains États lui tournent le dos au profit de la Chine, Taïwan n’a jamais reçu autant de déclarations d’amour informelles. Et ces cartes postales sont très souvent venues de pays d’Europe de l’Est.

« Une des choses principales, c'est que la Chine est arrivée vers ces pays de l'Est avec toute une série de projets, de financements, qui en réalité n'ont jamais vraiment vu le jour. En plus, évidemment, entre-temps, il y a eu la nouvelle glaciation des relations entre la Chine et les États-Unis et, cerise sur le gâteau, le rapprochement entre la Chine et la Russie, rappelleJean-Yves Heurtebise. Et on ne peut pas dire que les pays d'Europe de l'Est soient très amis avec la Russie. Donc, à partir du moment où on a une amitié sans limites entre ces Xi Jinping et Vladimir Poutine et que je suis la Pologne ou la Lituanie, forcément je ne vais pas regarder la Chine de la même manière. Xi Jinping rend visite à quelqu'un qui est déclaré maintenant comme potentiellement un criminel de guerre. Au départ, on avait l'idée que la Chine allait permettre la paix entre l'Ukraine et la Russie, plus personne n'en parle maintenant. On pensait, quand il était en Russie, il ferait un coup de fil au président ukrainien, ça ne s’est pas passé non plus. »

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Pour l’instant, pas de quoi s’affoler, mais Tsai Ing-wen n’est pas éternelle. En vertu de la Constitution taïwanaise, elle ne pourra pas se représenter à l’élection présidentielle de janvier 2024 et son parti est en perte de vitesse. Qui sait si son successeur cherchera lui aussi l’appui de la communauté internationale face aux assauts de Pékin ?
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