Les activités reprennent timidement dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince. Le bas de la ville est « totalement mort et abandonné par les commerces et l’administration publique », commente Frantz Duval, rédacteur en chef du Nouvelliste, « mais le haut de Port-au-Prince fonctionne encore. »
Dans le haut de la capitale, « des entreprises et les transports publics fonctionnent, les banques sont ouvertes mais c’est très prudent, rapporte Frantz Duval, on ne reste pas dehors toute la journée, on rentre vite chez soi. » Ailleurs dans le pays, malgré une tentative de mutinerie dans la prison de Jacmel, la situation est meilleure. « Ce sont comme deux pays : les villes de provinces sont calmes, ça vit. Mais à Port-au-Prince, c’est très timide et on attend de voir ce que décidera le gouvernement, ou du moins ce qu’il en reste. »
L’avenir d’Ariel Henry toujours incertain
La journée de mardi (5 mars 2024) a été marquée par des annonces contradictoires sur des pressions américaines pour une démission du Premier ministre haïtien. Le Département d’État a démenti, en évoquant une « structure gouvernementale autonome et inclusive ». Les États-Unis seraient en fait prêts à ce qu’Ariel Henry reste en poste jusqu’à la création d’un conseil de transition, « mais c’est un concept que personne ne comprend en Haïti parce que ce n’était pas à l’ordre du jour, commente le journaliste Frantz Duval, quelque chose se passe mais les Haïtiens n’ont pas le contrôle. Et rien n’est solide. » Quant aux partis politiques haïtiens, ils peinent à se faire entendre confrontés à deux pièges selon le journaliste : « ils n’ont jamais pu constituer une alternative à Ariel Henry et aujourd’hui qu’il est peut-être au bord du précipice, les partis politiques formels n’ont toujours pas de solution et l’autre piège, renverser Ariel Henry aujourd’hui c’est quasiment dire que le pouvoir revient aux gangs qui l’ont renversé. »
Des gangs organisés et unis
L’éruption de violences la semaine dernière est un mélange de planification et d’opportunisme, estime Romain Le Cour Grandmaison, chercheur à l’organisation Global initiative, « les attaques étaient menées par une partie de la coalition que l’on appelle G-pèp de façon simultanée dans plusieurs points de la ville. Des attaques très violentes qui demandent un degré de planification, d’organisation et de coordinations fort. » Le chercheur estime qu’une « deuxième séquence » a commencé ensuite, au moment où Ariel Henry, à l’issue du sommet de la Caricom, a annoncé des élections au mois d’août 2025. « À partir de ce moment-là, je pense qu’il y a une forme d’opportunisme de la part d’autres groupes criminels qui étaient en perte de vitesse et qui voient dans les attaques une manière de revenir sur le devant de la scène. Et ensuite malheureusement, une forme de convergence d’intérêts forte entre une partie de soutiens des gangs au sein de différentes structures politiques et économiques, en Haïti et à l’étranger, qui voient une occasion de faire partir Ariel Henry. »
À qui profiterait la chute du gouvernement ?
Les gangs sont aujourd’hui plus autonomes qu’il y a quelques années, ils ont acquis un pouvoir financier et un pouvoir territorial très fort, mais Romain Le Cour Grandmaison rappelle qu’ils ne sont pas totalement autonomes. « Ce qui se joue là, c’est peut-être la chute du gouvernement Henry mais je ne crois pas que les gangs prendront le pouvoir pour eux-mêmes. » Exception faite peut-être de Jimmy Chérizier, puissant chef de gang qui se présente sur les réseaux sociaux comme une alternative politique et menace d’une guerre civile dans le cas où Ariel Henry ne démissionnerait pas. L’ancien policier est en train de prendre « une place absolument prépondérante dans le paysage médiatique et politique, en Haïti et à l’étranger, peut-être plus à l’international d’ailleurs. » Le chercheur à Global initiative rappelle que Jimmy Chérizier « utilise très bien les réseaux sociaux et les médias traditionnels, avec un petit risque notamment de la part des médias internationaux, d’en faire une figure révolutionnaire. Je pense qu’il faut faire un effort de recontextualisation, de ce qu’il fait, de ce qu’est son leadership et ne pas prendre ses mots comme une vérité absolue. » Néanmoins, Romain Le Cour Grandmaison estime qu’il deviendra un « acteur incontournable » de la transition et du futur politique d’Haïti, parmi de nombreux autres acteurs.
Les gangs, créature incontrôlée ?
Pendant des décennies, les responsables politiques ont instrumentalisé les groupes criminels mais semblent aujourd’hui dépassés par ces mêmes groupes. « C’est la partie la plus difficile à saisir et à documenter, commente le chercheur, en Haïti on part du principe que les gangs ont toujours des liens forts avec les pouvoirs économiques et politiques du pays. Je pense que la meilleure façon de le voir, c’est une relation très instable entre des groupes criminels et des soutiens politiques et économiques en Haïti et à l’extérieur avec des négociations permanentes, quasi quotidiennes. Et évidemment, dans cette relation-là, les gangs ont une marge de manœuvre et une stratégie propre. » Avec pour conséquences, des alliances pouvant évoluer.